• Manuel - naufragé Suisse raconte

    «CETTE CROISIÈRE, C’ÉTAIT LE RÊVE DE MES 60 ANS»
    Un couple de Neuchâtelois fait partie des 69 Suisses qui étaient à bord du «Costa Concordia» dans lequel 32 personnes ont trouvé la mort le 13 janvier. Blessés et encore sous le choc, ils racontent ces heures d’angoisse interminables.

    Par Muriel Jarp - Mis en ligne le 08.02.2012
    http://www.illustre.ch/Costa-Concordia-temoignage-naufrage-naufrages-suisses_146536_.html

    Dans son salon neuchâtelois, Manuel raconte pour la troisième fois les derniers mouvements du Costa Concordia. Il tente d’être le plus précis possible, parle d’angles, d’inclinaison, de direction, comme s’il souhaitait que le rationnel exorcise son traumatisme. Il le sait, il est en état de choc, voilà pourquoi il n’arrête pas de revoir chaque instant du naufrage, de préciser encore et encore chaque seconde de ces quatre heures d’angoisse. «C’est ma psychiatre qui m’a dit que ça avait besoin de sortir», dit-il presque étonné de se retrouver en consultation. Il s’avoue même impatient de reprendre son travail dans le nettoyage, «pour ne plus y penser».

    Dire qu’il en rêvait, de cette croisière, que c’était le cadeau pour ses 60 ans, célébrés sur le bateau le 9 janvier. «Et moi qui ne sais pas nager, même si je suis originaire de Porto, au bord de la mer, ajoute son épouse en lui prenant la main. Je faisais cette croisière par amour pour lui.»

    Lorsqu’ils sont partis, le 7, le soleil brillait et le paquebot étincelait. Un peu amers, ils évoquent la séance de consignes de sécurité à laquelle ils sont conviés ce premier jour de croisière: «On était tous sur le pont 4. Là, on a surtout perdu plus d’une heure à se mettre en rangs. Puis en quelques minutes on nous a vaguement montré comment enfiler le gilet de sauvetage!» Des gilets qui se trouvent dans les cabines. Or, lors du naufrage, la moitié des passagers dînent encore. Le restaurant se trouve au 3e étage, la cabine du couple suisse au 8e. «C’était impossible de remonter, tout glissait, il faisait noir, le bateau était penché comme ça.» Lorsqu’il mime le naufrage, les mains de Manuel se mettent à trembler. Son épouse tente de le tranquilliser. On est à la maison maintenant, semblent dire les yeux de cette femme toute calme, malgré la douleur de son bras plâtré.

    Le 13 janvier, à 21 h 40, l’immense paquebot percute un récif. Alors que Manuel et son épouse sont attablés, ils sentent le bateau basculer. «On n’a pas entendu le choc, il y avait du brouhaha, de la musique. Mais tout a glissé. La vaisselle, la bouteille de vin, tout est tombé.» Le restaurant se transforme en champ de bataille. «Des centaines d’assiettes tombent des buffets, les vitrages explosent, la lumière s’éteint. Là, mon épouse a crié: «C’est le Titanic!» Alors qu’il raconte ce moment, le ton de Manuel devient saccadé.

    CHACUN POUR SOI

    Le récit des quatre heures qui suivirent permet de réaliser l’angoisse vécue par ce couple. Et par les 4200 passagers de ce monstre des mers. Si, dans un premier temps, le bateau continue à naviguer et se remet presque à l’horizontale, il effectue rapidement un virage à 180 degrés et se retrouve immobilisé, à l’oblique. «Là, j’ai compris qu’il prenait l’eau. Que c’était une catastrophe. Je ne voyais pas que la côte était si proche. C’était la nuit, en pleine mer.» Tandis qu’il se dit «c’est fini», les haut-parleurs continuent de cracher de ne pas paniquer. Le couple se rue hors du restaurant tant bien que mal et se retrouve agglutiné avec des dizaines d’autres personnes, à s’accrocher au balcon le moins immergé. Ils perdent leurs lunettes, leurs chaussures; leurs doigts s’ankylosent à force de s’agripper aux parois glissantes.

    Manuel tente de décrire le bruit qui règne tout au long de cette panique. Les gens qui crient, les enfants qui pleurent. Il distingue aussi des scènes d’horreur, un visage en sang, un œil énucléé. Il ne s’attarde pas sur ces images, secoue la tête: «C’est impossible d’expliquer.»

    L’attente sur ce pont glissant, incliné à 45 degrés, semble une éternité. Ils sont prisonniers du chaos ambiant, immobilisés par la peur. Le personnel est tout aussi figé. Aucune consigne n’est donnée. C’est le royaume du chacun pour soi: «On voyait les chaloupes au-dessus de nous, trop remplies, qui tombaient à l’eau, avec des passagers projetés à l’extérieur.» Certaines restent coincées. D’autres descendent avec fracas, par à-coups, se cognant contre les parois du bateau.

     

    «Soudain, j’ai compris qu’on prenait l’eau. Que c’était une catastrophe»
    Manuel, rescapé du «Concordia»

     

    Le récit devient moins précis. «C’est difficile de me souvenir de tout. On était tellement exténués, désespérés.» Il est environ minuit. Deux heures et demie qu’ils sont comprimés sur ce même balcon à l’extérieur du restaurant, sans savoir quoi faire, sans personne de compétent pour les aider. «On s’est soudain retrouvés avec des gilets de sauvetage. Des modèles pour enfants, je crois. Ne me demandez pas comment on les a enfilés ni qui les a donnés.» Puis quelqu’un – «probablement un membre de l’équipage» – crie un ordre: il faut aller de l’autre côté, où des chaloupes les attendent. Ils comprennent péniblement qu’il faut traverser l’immense restaurant du paquebot pour aller là où c’est déjà submergé. Une chute de 20 mètres. «C’était si incliné et glissant, comme un toboggan. On se faisait entraîner par la pente sans pouvoir rien faire.» Lui se retrouve dans l’eau jusqu’à la taille. Sans son épouse. Dans la descente, elle s’est écrasée contre une paroi et fracturé le poignet. Leur résistance est à bout. «Là, je ne sais pas d’où m’est venue cette force, je ne sais pas comment j’ai retrouvé ma femme.» Sans ses lunettes, dans le noir, sur cette paroi glissante, pleine de poids et de corps qui lui tombent dessus, il réussit à rejoindre son épouse. Puis se cramponne à une corde providentielle. «Qu’est-ce qu’elle faisait là, je n’en sais rien. Ces derniers instants, je ne sais plus vraiment», dit-il, les yeux remplis de larmes. Le couple se retrouve hissé sur un bateau de secours, pour être enfin acheminé sur la petite île du Giglio, avant d’être redirigé vers un hôpital.

    «ON AURAIT PU Y RESTER»

    Quelques heures plus tard, le bateau s’est couché sur le flanc. Du haut de ses 52 mètres, il s’est étalé, pour ne plus bouger. «Nous, on était juste là. On aurait pu rester dessous», lance Manuel, la voix tendue, comme s’il voyait son ombre écrasée par l’épave. Sa femme tente de rester calme face au stress: «J’ai compris que mon mari était en grand état de choc lorsque, à peine de retour à la maison, il a appelé Pfister pour qu’ils lui renvoient sa carte de fidélité, perdue dans le naufrage.» Elle rit, d’abord un peu nerveuse, puis franchement, profitant de cette parenthèse exutoire. Puis elle chuchote: «On ne veut pas raconter ça pour se mettre en avant, vous savez. Nous, tout ce qu’on aimerait, c’est savoir ce qui va se passer maintenant. Et rentrer en contact avec les autres Suisses qui étaient avec nous, afin de s’entraider pour toutes les formalités à faire.» L’ampleur des démarches est énorme. Ils jonglent avec les assurances, reçoivent des e-mails laconiques de la compagnie maritime. Et se sentent un peu abandonnés. «Tout ce qu’on apprend finalement, c’est via la télévision.»

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